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Un Cinéma suisse d'Etat ?
par Frédéric Gonseth (1)
Première histoire de l'aide fédérale au cinéma
suisse, "Cinéma suisse, une politique culturelle en action
: l'Etat, les professionnels, les publics" d'Olivier Moeschler(2),
plaide pour "faire reconnaître la valeur inestimable d'un septième
art libre, qui s'élève au-dessus des chiffres et des calculs".
Il réussit à faire revivre sous cet angle le cinéma
suisse à l'époque de ce qu'il appelle son "premier
âge d'or". Acteur depuis un quart de siècle des événements
décrits par Moeschler, Frédéric Gonseth estime cependant
que le pari n'est pas tout-à-fait tenu en ce qui concerne la partie
contemporaine. Pour Moeschler, le cinéma suisse est un "trio
infernal". Jolie formule, et c'est vrai que, du sang et des larmes,
il y en a eu... Malheureusement, il manque à ce vaudeville la maîtresse
qui fait son apparition au 2ème acte et rafle la mise au 3ème
: dame télévision!
Tous ceux qui s'intéressent à l'histoire culturelle suisse
devraient lire le Moeschler. Les Romands surtout, qui ignorent presque
tout du premier "âge d'or" du cinéma suisse, une
génération entière, qui va de la fin des années
trente à la fin des années cinquante. C'était avant
la télévision. Il y avait 40 millions de billets de cinéma
vendus (aujourd'hui 15 par an). Le public alémanique faisait la
queue pour voir les "blockbusters" helvétiques, généralement
en dialecte. Leurs producteurs redoutaient l'immiscion de l'Etat. Il faut
dire qu'ils étaient bien installés sur un marché
rentable - allant même comme Franz Schnyder jusqu'à faire
préacheter leurs projets par les exploitants, un par un !
Il fallut attendre le déclin du "Heimatfilm" (littéralement
"film sur la patrie") pour que la Confédération
introduise une aide au cinéma. Paradoxalement, c'est le "nouveau
cinéma suisse", un cinéma dit culturel, dans la mouvance
de mai 68, qui a bénéficié, dès 1970, du mécanisme
prévu à l'origine pour sauver le drame paysan alémanique...
Moeschler montre très bien ce retournement de situation.
La télévision maîtresse du jeu
C'est la télévision qui a causé dès les années
60, le déclin du "Heimatfilm", mais il échappe
à l'auteur que c'est elle qui, depuis 15 ans, s'est faite l'artisane
de son retour, y compris sur les écrans de cinéma. Moeschler
consacre une page à "Doegmeli", un mouvement qui n'a
pas vraiment existé au-delà de ses intentions, mais ignore
le fait symptômatique qu'un des plus grands succès publics
en salles de notre époque soit un authentique drame paysan dialectal
produit comme téléfilm par la télévision alémanique
: "Die Herbstzeitlosen" (3). Certes,
le drame paysan n'est plus central dans la production helvétique,
mais l'oubli est révélateur. Moeschler évacue totalement
le fait que, depuis plus d'une génération, le film suisse
ne puisse plus se passer du financement de la télévision.
Dès les années 80, un "accord-cadre", devenu ensuite
le "Pacte de l'audiovisuel", règlemente de manière
très précise ces rapports de financement. L'influence prise
par la télévision sur le contenu des films par le biais
de ce financement et de ses choix de diffusion est très certainement
bien supérieure à celle de la Confédération.
Et la télévision pousse les créateurs, dans le domaine
de la fiction en tout cas, inexorablement vers le grand public. D'autant
que la Confédération n'exerce pas un contrôle sur
les projets que par l'entremise de comités d'experts, des experts
issus de la branche du cinéma... Les fonctionnaires de la Section
du cinéma n'ont de réelle influence que sur le modèle
de soutien : quel type de film aider, quels paramètres fournir
aux experts pour les influencer dans leurs choix ? Or toute la grille
d'analyse de Moeschler est basée sur l'opposition film d'auteur/film
de producteur : "une division qui recoupe en partie l'opposition
idéologique classique entre droite et gauche"(4),
déclare-t-il.
Un putsch des producteurs ?
Désolé, mais en simplifiant la donne à un tel point,
on se prive d'un accès au réel. Même au temps du "nouveau
cinéma suisse" (romand), les Auteurs tiraient leur force de
leurs succès marchands autant que du prestige acquis internationalement
par un cinéma différent. La Salamandre de Tanner tenant
l'affiche un an durant à Paris a fait de Tanner le producteur de
tous ses films. Des producteurs franco-suisses comme Perrot et Gasser
ont joué un rôle majeur dans les succès des années
70. Seule la supériorité manifeste de l'association des
Réalisateurs sur celle des producteurs à l'époque
a pu instaurer le mythe d'une opposition entre Auteurs et Producteurs.
Mais dès la fin des années 80, avec la publication d'une
étude Gonseth-Seiler dans la NZZ, les réalisateurs reconnaissaient
que même le marché suisse alémanique ne pouvait plus
permettre de rembourser un film suisse, sauf en cas de succès absolument
exceptionnel comme il s'en produit un tous les 15 ans! Ce constat est
crucial. Ce fut le fondement de l'alliance des réalisateurs et
des producteurs romands au sein de l'ARC en 1992, pour réclamer
un dispositif mieux adapté aux réalités économiques
de la production suisse et à ses chances à l'international.
Très loin d'être ce que Moeschler qualifie un "putsch
des producteurs", le modèle d'aide automatique "succès
cinéma" a été conçu au sein de l'ARC
par un groupe de trois réalisateurs (5)
et un producteur (Jean-Marc Henchoz, qui vient de nous quitter) et n'a
augmenté en aucune façon le contrôle des films par
l'Etat, mais a permis d'accroître l'autonomie des producteurs, en
leur offrant une connexion directe au marché. Mais autant le marché
du film d'art et d'essai (ou ce qu'il en reste) que celui à vocation
plus large, car la frontière entre les deux s'est singulièrement
estompée, puisqu'aujourd'hui des salles "cinéphiles"
se plaignent que les multiplex leur volent "leurs" films ! Une
tendance que la numérisation des salles ne fait qu'accroître.
C'est dans une parfaite illusion d'optique que Moeschler voit un "Etat
architecte" adapter les instruments d'aide au seul but d'instituer
le grand public comme "destinataire de la production filmique",
alors que les paramètres de "succès cinéma"
sont réglés, d'abord et avant tout, pour encourager les
salles de cinéma à programmer des films suisses - tous les
films suisses. Mais de cela, pas un mot chez Moeschler, qui révèle
son peu d'aisance dans les rouages économiques (6),
tout en se montrant par ailleurs trop virtuose dans le décryptage
des lois et des mécanismes d'aide, en cherchant à leur donner
une importance qu'ils n'ont pas toujours.
La Confédération dépassée
De fait, après avoir effectivement joué un rôle-phare
dans les années 80 et 90, l'Etat fédéral semble très
nettement en perte de vitesse. Aujourd'hui, la télévision
est devenue trop importante à ses propres yeux dans le financement
du cinéma suisse (7), et modifie unilatéralement
le Pacte de l'audiovisuel pour concentrer ses aides sur le film de télévision
! La seconde place est d'ailleurs très efficacement contestée
à la Confédération par les aides régionales
en pleine expansion, comme celles de la Fondation Romande pour le cinéma
qui, en distribuant cette année 10 millions d'aide, dépasse
la part dévolue par la Confédération à la
production romande... Même si l'Etat fédéral, sous
la pression des producteurs, passe en 2012-2013 à un modèle
qui accorde une plus grande part à l'aide automatique, le manque
de moyens de la Confédération relativise considérablement
l'importance du "nouveau contrat" avec les cinéastes
que Moeschler appelle de ses voeux. FG
Notes
(1)Réalisateur-producteur de plus d'une quarantaine de films, ancien
vice-président de
l'ASRF, anc. président de l'ARC, membre fondateur et secrétaire
général de la Fondation vaudoise pour le cinéma,
fondateur et président de Regio, anc. membre de la commission fédérale
du cinéma et du comité d'experts "prime à la
qualité", actuel expert du comité "documentaire".
(2)Collection Le savoir suisse no 77, Presses polytechniques et universitaires
romandes, 2011
(3)"Les Mamies ne font pas dans la dentelle" - (les traducteurs
non plus). Un film de Bettina Oberli, 2006
(4)Ciné-Bulletin 1/2012
(5)Kohler, Stadelmann, Gonseth
(6)Par ex., p. 111 : "une production d'un coût assez modeste
de 200'000 frs", écrit Moeschler, alors que pour une fiction
de long-métrage on est dans un financement d'une pauvreté
extrême.
(7)La TV accorde également des "primes passage antenne",
c'est-à-dire des subventions automatiques aux producteurs qui échappent
à la vue de Moeschler
Lien internet: www.cultureenjeu.ch
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